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René Cassin était avant tout persuadé que le respect des droits
de lhomme ne pourrait être imposé, dans la pratique quotidienne
et à léchelle internationale, que si les religions apportaient
leur renfort au combat rendu indispensable au lendemain de la
Deuxième Guerre mondiale.
Le futur Prix Nobel de la Paix était pourtant un positiviste et
bien quil eût reçu une éducation religieuse au sein de sa famille,
au moins par sa mère attachée à la religion juive, bien quil
eût également été impressionné, lors de ses études à Aix-en-Provence,
par lidéalisme de jeunes chrétiens sionistes, il pensait que
lhomme en lui-même constituait la valeur première, celle quil
fallait protéger par delà les idéologies et même, sous un certain
rapport, par delà les spiritualités. Mais il savait aussi que
ce même homme, cet homme réduit à lui-même, se retrouvait tout
au fond de la pensée religieuse et quil convenait de mettre en
évidence, de révéler en quelque sorte, son existence, sa plénitude,
sa suffisance.
Juriste, il savait bien que rien ne pourrait être accompli sans
ladhésion des puissances publiques.
Humaniste, il ne pouvait sabstenir de penser que le soutien des
peuples était indispensable au projet qui consistait à faire des
droits de lindividu la clé de voûte dun ordre international.
Pour une unité des religions sur la question des droits de l'homme
Juif de tradition, il ne pouvait concevoir que les religions fussent
absentes du projet que, déjà à Londres, au plus fort de la guerre,
il avait conçu, défini et exposé... sans toujours convaincre.
Après la grande tourmente, alors quil découvrait pleinement les
ravages de la persécution et le drame de la Shoah dans toute lEurope,
surtout à lEst, mais aussi chez lui, en France, parmi les siens,
René Cassin, étreint par langoisse du recommencement, se lança
dans cette bataille qui consistait à amener les Etats souverains
à renoncer à une part de leur autorité pour permettre à leurs
simples citoyens den appeler, face à la persécution, à une autorité
supérieure, supranationale, la communauté des nations.
La carence et le désintérêt des gouvernements obligeaient en quelque
sorte à se retourner vers dautres puissances. Les religions en
étaient une, morale au moins.
Sagissant de la religion chrétienne, en 1948 le terrain, nétait
pas favorable aux droits de lhomme. Malgré les Jacques Maritain
et quelques autres, on continue de voir dans les initiatives droits
de lhomme le résultat de lesprit laïc illustré par les francs-maçons
et, après tout, en effet, lidée que lhomme serait la fin dernière,
transcendant la transcendance, sentait le souffre.
René Cassin nacceptait pas cette logique. Il avait besoin des
religions... mais il fallait quelles fussent unies, au moins
sur la question des droits de lhomme, quelles sabstinssent
de se regarder en chiens de faïences.
Rencontres avec le futur pape Jean XXIII
A lUNESCO, dont il avait été lun des fondateurs, René Cassin
rencontrait souvent le représentant du Saint-Siège, Mgr. Roncalli,
et lidée que chrétiens et juifs dépendaient de la même tradition
nétait pas absente des discussions entre les deux hommes dont
lun, vous devinez lequel, allait devenir le pape Jean XXIII et
lautre, par la grâce du général de Gaulle, le président de lAlliance
israélite universelle, uvre française, créée à Paris en1860 pour
développer la langue et la culture françaises parmi les communautés
juives défavorisées dAfrique du Nord et du Proche-Orient. LAlliance
entendait aussi redonner aux juifs rescapés du massacre ou épargnés
par la guerre, la connaissance, la reconnaissance, justement des
valeurs traditionnelles du judaïsme.
René Cassin senflamma lorsquil apparut que le nouveau pape entendait
modifier en profondeur les relations entre juifs et chrétiens
et lancer les idées de liberté et dhumanité qui seront, par la
suite, exprimées dans lEncyclique Pacem in terris.
Réunir un concile cuménique, en 1962, pour aborder intensément,
en particulier la relation de lEglise avec les personnes juives,
relevait déjà du miracle.
Quel meilleur moyen de démontrer que les droits de lautre homme,
pour reprendre la formule dEmmanuel Lévinas, étaient liés à une
véritable dimension de la pensée religieuse, quel meilleur moyen
que de tenter un rapprochement entre juifs et chrétiens ?
A cette époque, javais le bonheur de me trouver modestement aux
côtés du président Cassin, jétais en effet le jeune secrétaire
général adjoint de lAlliance israélite universelle, professeur
de philosophie converti au combat des droits de lhomme. Il me
revenait de tenir M. Cassin informé des évolutions à Rome concernant
la déclaration sur les juifs dont le projet de la première mouture
était connu dès novembre 1963. René Cassin navait pas lesprit
théologique mais il savait ce quun engagement juridique de lEglise
pouvait signifier. Le projet voté par les pères conciliaires en
première lecture, le 21 novembre 1964, était globalement satisfaisant.
Dans une note au président Cassin, je faisais cependant observer
que la déclaration projetée concernait les juifs et non le judaïsme,
alors que les autres religions étaient visées en tant que telles.
On remarquait aussi que la grande catastrophe du judaïsme européen,
six millions de personnes juives gazées ou mises à mort par dautres
moyens, nétait pas évoquée.
" Encourager et recommander une connaissance et une estime mutuelles "
Mais le texte était jugé favorable à une nouvelle appréciation
par le catholicisme de lexistence juive. En effet, le document
diffusé en 1964 contenait ce passage :
«Comme le patrimoine spirituel commun aux chrétiens et aux juifs
reste grand, le concile veut encourager et recommander une connaissance
et une estime mutuelles entre eux, qui naîtront surtout détudes
bibliques et théologiques ainsi que de dialogues fraternels. En
outre, le concile, se souvenant de ce patrimoine commun, réprouve
sévèrement les injures partout infligées par les hommes. Il déplore
et condamne la haine et les persécutions contre les juifs perpétrées
soit dans le passé, soit de notre temps. Que tous aient donc soin
de ne rien enseigner dans les catéchismes ou la prédication de
la parole de Dieu qui puisse faire naître dans le cur des fidèles
la haine ou le mépris envers les juifs; que jamais le peuple juif
ne soit présenté comme une race réprouvée ou maudite, ou coupable
de déicide. Ce qui a été fait dans la Passion du Christ ne peut
nullement être imputé à tout le peuple alors existant et encore
moins au peuple daujourdhui. »
Hélas, dès lautomne 1965, un document très différent était en
passe dêtre définitivement adopté. Il nétait plus question de
condamnation de la haine et des persécutions dont les juifs pouvaient
être lobjet; on se contentait de les déplorer. De plus, le passage
concernant lenseignement chrétien relatif aux juifs était réduit
à sa plus simple expression : On nenseignera rien qui ne soit
conforme à la vérité évangélique et à lesprit du Christ.
Au demeurant, le membre de phrase concernant lincrimination de
déicide traditionnellement portée contre les juifs avait purement
et simplement disparu du texte définitif.
Malgré loptimisme quil avait chevillé au corps, René Cassin
nétait guère heureux de cette évolution. A plusieurs reprises,
il me fit lhonneur de me confier la mission daller à Rome interroger
les uns et les autres. Je rentrais de ces consultations discrètes
avec lidée que les évêques français étaient les plus proches
de nos vues et queux seuls pourraient éventuellement renforcer
dans le sens souhaité le document en passe dêtre définitivement
adopté.
Immédiatement, le président Cassin, accompagné de lingénieur
général Louis Kahn, du conseiller dEtat Jacques Meyer et de moi-même,
obtint laudience du cardinal Liénart alors président du Comité
épiscopal français. Ce prélat, archevêque de Lille, nous dit que
la quasi unanimité des évêques français pensaient comme nous,
surtout sagissant de la question du déicide, mais que malheureusement
il fallait une majorité des pères conciliaires dans leur ensemble.
René Cassin fit également part de ses inquiétudes à Jacques Madaule,
alors président de lAmitié judéo-chrétienne de France. Ce dernier
écrivait donc de son côté une lettre au cardinal Liénart dans
laquelle il insistait sur le fait que les juifs dans leur ensemble
seraient profondément déçus par ladoption du nouveau texte, alors
que le précédent avait au contraire soulevé un immense espoir.
Le président Cassin intervint également de façon discrète auprès
de Vittorino Véronèse, alors directeur général de lUNESCO, mais
aussi grand chambellan de cape et dépée de Sa Sainteté le pape.
Les suggestions de René Cassin
René Cassin, dans une note au secrétariat de lAlliance, écrivait
:
« Jai demandé que si le pape touche au texte voté, il nobéisse
à aucune pression tendant à attiédir encore la chaleur du ton
du schéma qui était réelle en 1964 ; et, en outre, quil rétablisse
le passage ancien si expressif où il est dit : "que tous aient
donc soin de ne rien enseigner dans les catéchismes ou la prédication
de la parole de Dieu qui puisse faire naître dans le cur des
fidèles, la haine ou le mépris envers les juifs", sauf à marier
cette phrase avec lactuelle correspondance plus enveloppée et
moins frappante qui dit : ni dans la catéchèse, ni dans la prédication
de la parole de Dieu, on nenseigne rien qui ne soit conforme
à la vérité évangélique et à lesprit du Christ.
Je lui ai demandé en second lieu de faire effort pour que le rappel
gratuit de lattitude de certains juifs, lors de la mort du Christ,
soit supprimé - puisque son effet sera contraire à celui officiellement
poursuivi et que, dans la logique du document observée en 1964,
il ne figurait pas. Jai, de plus, indiqué que le rôle des Romains
nétait pas souligné.
Jai enfin relevé labsence du mot déicide si frappant, dans lhistoire,
malgré son caractère inexact, et qui a disparu du texte actuel,
en demandant quil soit rétabli et, quau besoin, il soit encadré
entre guillemets dans le texte définitif, afin de marquer le caractère
spécial de ce terme - et cela afin que le nouveau schéma soit
réellement suivi deffet pratique dans les enseignements à venir
de lEglise. [...]
Agissant spontanément, M. Véronèse ma le premier parlé de la
suppression des mots "et condamne" après "réprouve", en ce qui
concerne les persécutions contre les juifs (spécialement les massacres
hitlériens).
Jai pris la balle au bond pour lui faire ma quatrième suggestion
positive en lui faisant remarquer que le passage "en outre lEglise
qui réprouve toutes les persécutions envers quelques hommes que
ce soit, etc..." pourrait très bien être complété ainsi "déplore
et réprouve particulièrement la haine, les persécutions, etc...
contre les juifs". »
Les droits de l'homme reconnus par les milieux religieux
Ainsi intervint, selon ses propres termes, René Cassin auprès
dune personnalité catholique haut placée.
Ce fut hélas le texte restrictif qui fut voté mais René Cassin,
pas plus que lAlliance, ne sombrèrent dans le pessimisme. Il
restait en effet que la déclaration adoptée par le Concile se
situait sur le plan des principes et quil fallait attendre que
des décrets dapplication vinssent mettre en uvre les directions
indiquées...
René Cassin, déjà affaibli par la maladie et lâge, na pas exprimé
publiquement son soutien à lextraordinaire démarche accomplie
par les évêques français le 13 avril 1973 (Bernard Dupuy était
alors secrétaire du Comité épiscopal pour les relations avec le
judaïsme). René Cassin na pas connu la suite : les orientations
pontificales sur lapplication de la déclaration sur les juifs
ni surtout le document publié le 17 mars 1998 par le Vatican,
avec laccord de Jean-Paul II, sous le titre : Souvenons-nous,
une réflexion sur la Shoah. Il y aurait trouvé la justification
de son attente.
Mais déjà, au moment de sa mort, en février 1976, René Cassin
pouvait se dire que les droits de lhomme napparaissaient plus,
aux yeux des religions monothéistes issues de la Bible, comme
une cause laïque laissant indifférentes les spiritualités. Il
a certainement éprouvé le sentiment profond, satisfaisant absolument,
que la réconciliation des religions pouvait se faire désormais,
se faisait peut-être déjà, autour de lhomme considéré comme inviolable.
René Cassin na certainement pas connu lenseignement de la Kabbale
que voici, mais il y aurait sûrement adhéré :
« Avant la création de lhomme, Dieu nétait pas Dieu... Tant
que lhomme navait pas été créé , le Nom de Dieu nétait pas
complet. »
Gérard Israël
Cette intervention a été prononcée par Gérard Israël dans le cadre
du colloque qui s'est tenu au Collège de France le 22 octobre
1998 autour du thème : René Cassin, une pensée ouverte sur le
monde moderne
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